J'ai enfreint la loi mais la loi a gagné

 

En ce début des années 70 à Avignon, nous n'étions pas nombreux à porter le cheveux plus long que dépassant les oreilles. Nous n'étions pas nombreux à inhaler des substances stupéfiantes dérivées du cannabis. Nous n'étions pas nombreux à vendre quelques grammes par ci, par là, parfois plus. Alors, on se faisait vite repérer par les flics d'une part et par les « braqueurs » d'autre part. Les flics, on connaissait, cela faisait partie du jeu. Les "braqueurs", c'était une autre paire de manche car rien ne ressemblait plus à un freak qu'un braqueur. La différence, on ne s'en apercevait que lorsqu'il vous mettait un cran d'arrêt sous la gorge et vous hurlait : « donne ton shit ! ». Bien sur, il existait des signes qui ne trompaient pas : le type vous entrainait dans un coin retiré et sombre, regardait de tous les cotés pour voir s'il n'était pas repéré. S'il se grattait constamment, ce n'était pas parce qu'il avait des puces ou la gale mais parce qu'il était sous l'effet de l'héroïne ou d'un opiacé quelconque.

 

Alors, on avait prit la décision de prendre un flingue. Ou plutôt, un copain nous avait proposé un flingue pour nous aider disait-il. Il fallait s'armer car les « braqueurs » pouvaient nous voler tout notre stock et à qui on serait aller se plaindre, aux flics ? Évidemment vu comme cela, ça avait l'air rationnel. Pendant une semaine, on s'est baladé avec cet encombrant engin tout en faisant savoir à la cantonade que nous étions chargés. Heureusement, on n'a jamais eu à s'en servir, ce qui n'est pas plus mal car tuer quelqu'un pour 50 grammes de haschich...

 

Les « braqueurs », eux, n'hésitaient pas à se servir de pistolets ou de fusils de chasse pour impressionner leur victimes. Mais la plupart du temps, ils utilisaient le couteau à cran d'arrêt moins radical que le 7, 65. Que sont-ils devenus ceux qui étaient notre hantise à cette époque ? Eh bien, ils sont peu nombreux à pouvoir en parler de cette époque car la faucheuse a décimé leurs rangs via l'overdose, le meurtre ou le Sida. L'hôpital psychiatrique en a recruté quelques uns et la prison a hébergé le reste. Par miracle ou bon sens, je ne sais, j'ai évité ces funestes destins. Peut-être qu'inconsciemment je connaissais les paroles du succès de Bobby Fuller en 1965 « I Thought The Law ». De fait, la chanson n'est pas de Bobby Fuller mais de Sonny Curtis And The Crickets, le groupe que Curtis avait formé après la mort de Buddy Holly. Fuller était un grand admirateur de Buddy Holly et son Bobby Fuller Four devait plus qu'un peu à Buddy Holly.

 

Bobby a eu un destin tragique. Juste après qu' « I Thought The Law » soit devenu un succès, il est retrouvé mort dans sa voiture garée près de sa maison de Los Angeles, le corps couvert d'essence. La police conclut à un suicide bien que son corps ait port des traces de coups et des fractures en plusieurs endroits. L'essence pouvait laisser supposer qu'il avait été battu à mort et qu'ensuite ses meurtriers avaient eu l'intention de le faire bruler dans sa voiture afin d'effacer les traces de leur acte. Par la suite la police est revenue sur les causes du décès et a déclaré qu'il s'agissait d'une asphyxie accidentelle ! Dans le cas de ses meurtriers les paroles d' « I Thought The Law » n'étaient pas appropriées :

  • Je casse des pierres sous un soleil brulant

  • J'ai enfreint la loi et la loi a gagné

  • J'avais besoin d'argent car j'étais fauché

  • J'ai enfreint la loi mais la loi a gagné (...)

 

  • J'ai laissé mon amour derrière moi, c'est si dur

  • Mon destin est arrêté

  • C'est la meilleure fille que j'ai jamais eu

  • J'ai enfreint la loi mais la loi a gagné (...)

 

  • J'ai braqué des gens avec un six coups

  • J'ai perdu ma copine et ma joie de vivre

  • J'ai enfreint la loi mais la loi a gagné (...)

 

Le titre a ensuite été repris par de nombreux groupes. Une des versions les plus célèbres, du moins celle qui va engendrer des vocations est celle des Clash en 1978. Les Clash n'avaient pas été les premier à l'enregistrer en Angleterre, les Ducks Deluxe l'avaient fait en 1974 sur leur 1er album. Mais ce sont les Clash qui ont refilé le bébé aux Dead Kennedy's qui ont réécrit le titre à leur manière : « I Thought The Law And I Won », j'ai enfreint la loi et j'ai gagné ! Les Dead Kennedy's faisaient allusion à un célèbre affaire où un fonctionnaire de la mairie, Dan White, avait assassiné le maire de San Francisco, George Moscone, et un de ses adjoint, Harvey Milk. Les avocats de White avaient fait témoigner des psychiatres qui avaient affirmé que White n'était pas responsable de ces actes au moment des meurtres. Selon l'un de ces psychiatres, Martin Blinder, White était dépressif au moment des faits. Il avait quitté son travail, il battait sa femme et se laissait aller physiquement. Lui qui était un partisan convaincu de la nourriture bio s'était mis à manger des hamburgers et à boire du coca. Résultat des courses, White n'avait pas été inculpé de meurtre mais d'agression ayant entrainé la mort. Il faut tout de même préciser qu'Harvey Milk était l'un des premiers politiciens américains à se battre pour les droits des homosexuels et qu'il semblerait plutôt que les motivations de White étaient de tuer celui qu'il considérait comme une sale pédale.

 

Les Dead Kennedys n'ont pas été les derniers à reprendre ce morceau devenu depuis lors un « classique ». Les Vipers, Bryan Adams, John Cougar Mellecamp, Johnny Cash, Bruce Springsteen, Roy Orbison, Tom Petty, Stiff Little Fingers, les Grateful Dead, les Stray Cats, la Mano Negra, The Brian Jonestown Massacre, les Sex Pistols, Die Toten Hosen, Statu Quo et bien d'autres encore ont inscrit « I Thought The Law » à leur répertoire. Signalons, pour la bonne bouche, une version serbe par les punks de Gobini poétiquement intitulée "Ne mogu više".

 

Que vous pensiez que la loi gagne toujours à la fin ou que vous pensiez que les puissants sont exemptés de la loi, écoutez « I Thought The Law » par Bobby Fuller ou les Clash et vous passerez un grand moment de rock & roll !

The Bobby Fuller Four "I Thought The Law"

The Clash : "I Thought The Law"