Communisme, Anarchisme, Nihilisme

 

Je me saisis du cône en terre cuite, le shilum, bourré jusqu'à la gueule d'un mélange de tabac blond et de haschich pakistanais. Je le prend dans ma main droite que je recouvre par le bas avec la paume de ma main gauche. Puis j'attends que Paul allume l'engin avec son briquet. Celui-ci approche le feu de l'embout du shilum. C'est alors que je j'inspire une longue goulée de fumée aromatisée. Je la recrache en m'étouffant à moitié ce qui ne m'empêche pas d'en avaler encore une autre. Puis alors que je commence déjà à ressentir les effets du cannabis, je passe le shilum à mon voisin assis à coté de moi. Max a assuré, non seulement il a un shit du tonnerre mais il a aussi mis l'album de Can, Monster Movie, sur la platine de sa puissante chaîne stéréo. Je ferme les yeux et me laisse emporter par le rythme tribal martelé par la batterie de Jacky Liebezeit. La basse d'Holger Czukay joue inlassablement les mêmes notes et forme un couple inséparable avec la batterie. Sur ce background se posent la guitare aérienne, furieuse, subtile de Michael Karoli, l'orgue qui susurre, qui rugit d'Irmin Schmidt. Puis telle la cerise sur le gâteau survient la voix de Malcom Mooney suppliante, rageuse, forte : "You doo right, You doo right". Paroles qu'il répète à l'infini.

- "Putain les mecs, il est tellement fort ce shit qu'on dirait de l'acide ! "

- "T'a oublié qu'on a pris une pyramide tout à l'heure ?"

 

Can, c'est la rencontre improbable entre des élèves du compositeur de musique contemporaine Karlheinz Stockhausen et le rock. En effet à l'origine du groupe, il y a Irmin Schmidt et Holger Czukay. Tous deux ont suivi l'enseignement du maître de la musique contemporaine et désirent expérimenter de nouvelles voies. C'est le guitariste Michael Karoli qui va ouvrir les vannes en faisant écouter le Velvet Underground, les Mother Of Invention à Czukay. Le troisième homme, Jacky Liebezeit est un batteur de jazz et le chanteur Malcom Mooney est un sculpteur noir qui vit en Allemagne. Lorsqu'il s'agit de choisir un nom pour le groupe, Czukay suggère en plaisantant CAN pour Communisme, Anarchisme, Nilhilisme. Adopté. Fin 1968, le groupe enregistre son premier album, Prepared to Meet Thy Pnoom. Mais celui-ci ne verra jamais le jour tel quel car les compagnies de disque approchées sont effrayées par cette musique étrange aussi peu commerciale que possible. Deux titres de cet album figureront sur le premier disque du groupe, "Father Cannot Yell" et "Outside My Door". L'album Delay regroupe les enregistrements de cette époque. Un album qui pose les fondations de la musique de Can, étrange, hypnotique, sauvage, planante. Le groupe a deux principes de base : la restriction est la voie de la créativité et on ne répète pas, la structure des morceaux se crée dans l'instant. C'est ainsi que le 1er album officiel, Monster Movie, comporte un titre qui fait toute la face B du disque, "You Doo Right" issu d'une improvisation de vingt heures remixée ensuite par Holger Czukay. Le disque n'est pressé qu'à 500 exemplaires mais ceux-ci se vendent rapidement et le groupe est signé par Liberty Records. Avec sa pochette sur laquelle se détache le monstre sans figure Galactus, Monster Movie va grandement influencer les groupes allemands qui vont se réclamer du Krautrock.

 

Mais Mooney devient de plus en plus instable. Lors d'un concert, il répète inlassablement "upstairs, downstairs" pendant 4 heures ! Suivant les conseils d'un ami psychiatre, il retourne aux USA et laisse le groupe sans chanteur. Près de 6 mois plus tard, Czukay et Liebezeit font la connaissance d'un étrange japonais qui fait la manche à la terrasse d'un café en psalmodiant une curieuse mélodie. Malgré qu'il ne connaisse qu'une poignée d'accords et improvise les paroles, il est convié à faire ses débuts avec le groupe le soir même. Au début du concert tout va bien, arrive Suzuki et bien vite son attitude dérangeante et ses hurlements font fuir une large partie du public. Le groupe termine le concert devant une trentaine de personnes et trouve ça parfait. Suzuki est engagé !

 

Le 1er disque du groupe avec Suzuki est Soundtracks, composé de musiques de films enregistrées par le groupe et qui comporte deux titres avec Mooney. Un album sur lequel il y a le magnifique "Mother Sky" ou quatorze minutes d'improvisations aériennes qui tutoient la stratosphère.

Viennent ensuite Tago Mago (1971), l'album classique du groupe avec le dérangé "Paperhouse", l'ode aux champignons psychédéliques "Mushroom" et "Oh Yeah". Suit Ege Bamyasi (1972) qui comporte le seul tube du groupe, "Spoon" sans oublier l'accrocheur "Vitamin C". Future Days (1973) marche bien lui aussi mais c'est le dernier album avec le japonais dérangé, qui chante en anglais et en japonais, qui se marie avec une allemande et devient témoin de Jehovah (il en sortira heureusement), qui quitte le groupe.

 

Par la suite Can enregistrera plusieurs albums sans chanteur et s'orientera vers une formule plus sophistiquée perdant au passage ce qui faisait son originalité. Le dernier album Can parait en 1979. Peut-être pourra t'on me reprocher de passer un peu vite sur cette période mais lorsque Holger Czukay est interviewé par Ritchie Unterberger sur ses disques préférés de Can, il répond : "J'aime beaucoup Monster Movie, Tago Mago. Soundtracks est un grand disque et Can Delay aussi" . Remarquez qu'il ne cite pas les albums postérieurs au départ de Suzuki. Czukay explique aussi pourquoi les choses se sont détériorées après le départ de Suzuki : "Le problème c'est que quand Damo a disparu, Can s'est retrouvé sans chanteur. Soudainement, il y eu un trou dans notre musique. Michael (Karoli) s'est mit au chant mais il n'était pas - un guitariste ne doit pas chanter. Sauf si c'est Jimi Hendrix ou quelque chose comme ça. De fait, un guitariste doit jouer de la guitare. C'était, soudainement, notre problème. Nous avons testé tant de chanteurs à l'époque. Mais aucun ne s'intégrait au groupe. Ce fût le destin de Can, ou sa tragédie, comme vous voulez. Il est arrivé ce qui est arrivé. Mais c'est ce qui est arrivé." (interview par Ritchie Unterberger). Les membres de Can ont tous poursuivi une carrière musicale. Michael Karoli, sublime guitariste, est décédé d'un cancer en 2001. Damo Suzuki est revenu à la musique en 1983, Czukay a collaboré avec David Sylvian parmi d'autres.

 

Can a influencé une bonne partie de la scène post punk. The Fall, Siouxie And The Banshees, Joy Division, David Bowie, Talking Heads, Stones roses, Primal Scream, Public Image Limited ont cité Can en tant qu'inspiration. Jesus And Mary Chain reprenait "Mushroom" sur scène dans les 80's. Loop reprend "Mother Sky" sur son album Fade Out. Le groupe Mooney Suzuki s'appelle ainsi parce que ?

 

Tout doucement les dernières notes de "You Doo Right" s'évanouissent. Que va mettre Max après ça ? Quelques secondes d'attente angoissée et c'est le début de "Mother Sky". On est pas près de descendre de notre planète...

Can : Mother Sky

Can : You Doo Right