De nouveau sur la route avec la chaleur en boite

 

 

Ca fait bien quatre heures que l'on poireaute sur le bord de cette route, le chinois et moi. Bon, il est vrai que notre allure, cheveux au milieu du dos, lunettes noires, jean, gilet, sabots pour lui, cheveux sur les épaules et mal rasé, veste de velours élimée, jean, pour moi, ne fait rien pour inciter l'automobiliste moyen à s'arrêter. Alors on se relaye pour, chacun à notre tour, tendre le pouce en espérant qu'une voiture va nous prendre. Mais, inexorablement, le temps passe. Renault, Ford, Citroën, Simca 1000, Dauphine, DS 19, DS 21, 4 L, R 5, 2 CV, fourgonnettes, breaks, camions, notre connaissance du parc automobile s'approfondit mais notre connaissance du réseau routier n'avance pas. Il fait presque nuit lorsqu'une Renault 8 Gordini s'arrête sur le bas coté de la route. On se saisit de nos sac à dos et on se rue vers la voiture. Mais juste au moment où Patrick, le chinois, se saisit de la poignée de la porte, le type redémarre. "Encore un qui m'a pris pour une nana !" fait-il goguenard. Ouais, mais en attendant, il va faire nuit et on est encore là... Dans ma tête résonnent les notes d'introduction au tube de Canned Heat "On The Road Again". Je me surprends à penser "C'est plutôt "Like A Rolling Stone". Je regarde le paysage, le début du virage où nous nous sommes postés car les conducteurs doivent ralentir avant un virage. Au loin arrive une 404, un chevelu la conduit. La voiture ralentit, s'arrête. On court. La portière coté passager s'ouvre :

"Vous allez où ?"

"Genève."

"C'est bon, montez."

 

Et voilà, c'était reparti. "On The Road Again" a été un succès planétaire en 1968 pour Canned Heat. Canned Heat a été longtemps un de mes groupes favoris. Le 1er album que j'ai jamais acheté était Living The Blues sorti en 1968. Pour être plus exact, c'était le deuxième album celui qui contenait un seul et long morceau de plus de 45 minutes où chacun des membres du groupe prenait un solo. Le morceau était calqué sur le riff de "Boogie Chilen" de John Lee Hooker. Par la suite, je me suis aperçu qu'il avait déjà été enregistré auparavant par le groupe sur son album précédent Boogie With Canned Heat (1968). Sur cet album figurait "Fried Hooked Boogie", dix minutes pendant lesquelles Bob "The bear"  Hite, le chanteur présentait les autres membres de Canned Heat, lesquels prenaient leur solo à tour de rôle. Il y avait donc Alan "Blind Owl" Wilson, chanteur, guitariste rythmique, harmoniciste, Alan "Sunflower" Vestine, guitariste solo, Larry "The Mole" Taylor, bassiste et Fito De La Parra, batterie. Mes préférés étaient Alan Wilson et sa voix fluette et aigüe, Vestine et sa guitare flamboyante, volubile, rageuse.

 

Je n'ai écouté le 1er album de Living The Blues et la suite de morceaux enchaînés qui le composaient, "Parthogenesis", que plus tard. C'était du blues, encore du blues ("One Kind Favor", "Marie Laveau", etc), un genre auquel le groupe est resté fidèle toute son existence malgré les départs, les décès, les engueulades. Mais le blues de Canned Heat est un blues fortement déformé par les psychédéliques divers dont le groupe a usé et abusé tout au long de son existence. Un blues expérimental donc. Mais du blues quand même car Hite et Wilson étaient des passionnés de cette musique et nombre de leurs succès sont des reprises de blues obscurs. Par exemple c'est le cas d'"On The Road Again" qui est une version réactualisée d'une chanson de Floyd Johnson. Il en est de même pour leur second tube planétaire "Going Up The Country", vous savez la chanson qui débute le film sur Woodstock. Alan Wilson s'est inspiré de "Bull-Doze Blues" d'Henry Thomas qu'il a pratiquement copié note pour note et dont il a modifié les paroles dans un sens "écolo" avant l'heure. Car Wilson était profondément concerné par la nature et par ce que l'homme lui faisait subir. Malheureusement Wilson s'est suicidé le 3 septembre 1970, il avait 27 ans. Il n'a pas pu voir à quel point il avait raison.

 

J'ai aussi beaucoup apprécié le 4ème album du groupe Allelujah avec les blues d'anthologie "Down In The Gutter But Free", "Canned Heat", "Get Off My Back" traversés par la guitare incendiaire de Vestine. Il y aussi "Sic'em Pigs" avec ses grognements de cochons (pigs) qui représentent ceux que les freaks appelaient ainsi : les bourres, les cognes, les poulets, les schmits, les flics quoi.

Future Blues (1970), le cinquième disque est aussi un excellent album mais il sonne un peu comme un chant du cygne. C'est le dernier avec Alan Wilson et c'est le disque où Alan Vestine est remplacé par Harvey Mandel qui s'il est un grand guitariste n'a pas la verve de Vestine. C'est sur cet album que figure le troisième tube planétaire du groupe : une reprise de "Let's Work Together" de Wilbert Harrison que Brian Ferry reprendra aussi sur un single.

 

Je dois avouer que j'ai beaucoup moins suivi le reste de la carrière du groupe après le double album enregistré avec John Lee Hooker, Hooker N' Heat, où le groupe accompagne le maître du blues sur notamment "Boogie Chilen". Retour à l'envoyeur. Bob Hite est mort d'overdose le 5 avril 1981. Henri Vestine a succombé le 20 octobre 1997,non pas d'overdose comme on aurait pu le penser vu sa consommation de drogues diverses, mais d'un cancer du à la boisson et au tabac.

 

Après avoir grimpé dans le massif alpin sur une route toute en lacets vicelards, la voiture entreprend un longue descente. Le paysage est magnifique, forêt de sapins, sommets enneigés. Elle fonce à toute allure. Le chemin est dégagé. Bientôt Genève puis Lausanne, Bern. "On The Road Again".

Canned Heat : On The Road Again

Canned Heat : Let's Work Together