Le talent de Kevin Ayers est si tranchant que vous pourriez pratiquer de la chirurgie de l'œil de haute précision avec ce talent. (John Peel, autobiographie)

 

 

Nous avons déjà rencontré Kevin Ayers sur ce site, notamment grâce à l'histoire de Soft Machine. Ayers a fait ses armes dans les Wilde Flowers en compagnie de Robert Wyatt, Hugh Hooper et Mike Ratledge. Sur le 1er album de Soft Machine, il a composé trois morceaux sur treize et est associé à la création de onze titres. Il s'est donc déjà affirmé en tant qu'auteur. Mais fin 1967 après une tournée américaine de six mois en compagnie d'Hendrix, il quitte le groupe. Il expliquera ensuite que la vie en tournée (avion, hôtel, chambre, concert, avion, hôtel, chambre, rien à faire sinon regarder le plafond) ne l'intéressait plus d'une part et que d'autre part Wyatt et Ratledge s'orientaient de plus en plus vers le jazz alors qu'il ne voulait que faire de la pop music ("Ils se mirent à faire ce que je considérai comme une musique terriblement prétentieuse. C'est le genre de truc que vous jouez pour vous-même quant au public qu'il aille se faire foutre" interview). Il se retire alors à Ibiza avec Deavid Allen (1er guitariste de Soft Machine et fondateur de Gong), vin, fruits de mer, plage, filles, pourquoi travailler ?

 

De fait, il ne publiera son premier album solo, Joy Of A Toy, qu'en 1969. Cet album éclectique musicalement parlant est un petit chef d'œuvre. De la ballade éthérée "Girl On A Swing" à l'entrainant "Stop This Train" en passant par l'usage de la clarinette dans un titre pop, "The Clarietta Rag", tout Kevin Ayers est déjà là, de l'expérimental à la bluette ironique sans oublier les influences de musiques que l'on appelle aujourd'hui world.

 

Un an après, c'est Shouting At The Moon (1970) avec le groupe qu'il a formé pour l'occasion, The Whole World, où l'on retrouve quelque unes des futures grandes figures du rock progressif telles que Mike Oldfield à la basse, David Bedford à l'orgue et le saxophoniste Lox Coxhill. Comme le précédent on y trouve des ballades charmantes comme "May I" en français "Puis-je ?" où l'auteur "fatigué, mal au cul" voit une charmante jeune fille dans un petit café et lui demande la permission de s'asseoir près d'elle. A coté de cela, il y a "Pisser Dans Un Violon" ou "Clarence In Wonderland", nettement plus abscons et dadaïstes dans la lignée du 1er album de Soft Machine. Mais c'est ce qui fait le charme de Kevin Ayers, cette capacité à produire une musique expérimentale mais jamais ennuyeuse et en même temps de petites vignettes sur la vie quotidienne. Car contrairement à beaucoup des musiciens dits "progressistes", Ayers ne s'est jamais pris au sérieux pas plus qu'il n'a essayé de faire carrière. Trop fatiguant. "Je pense que vous devez avoir une case en moins ou être affamé de gloire ou d'argent pour jouer le jeu de l'industrie. Je ne suis pas très bon pour ça.", interview du Gardian (2003).

 

Un an plus tard, le Whole World n'existe déjà plus mais joue tout de même sur les titres de Whatevershebringswesing le nouvel album du beau Kevin. L'album est considéré comme l'un de ses meilleurs avec notamment le titre éponyme qui dure quelques huit minutes. Il y aussi l'étrange "Stranger In Blue Suede Shoes" avec son piano lancinant, la voix comme passée au mégaphone, la pseudo country de "Champagne Cowboy Blues", les guitares limite désaccordées de "Stars", le piano cabaret de "Don't Sing No More Sad Songs" et les mariachis de "Fake Mexican Tourist Blues". Ayers ne s'est jamais limité à un genre musical précis et c'est certainement ce qui l'a empêché d'avoir un succès autre que d'estime mais aussi ce qui lui a permis de se constituer un public fidèle en dehors des diktats du marketing.

 

1973, c'est Bananamour où se fait jour la fascination qu'exerce sur Ayers le Velvet Underground avec "Decadence" dédié à l'égérie du groupe, Nico. Il y a aussi le tribut à Syd Barett "Oh What A Dream" qui rappelle que Pink Floyd et Soft Machine on fait leurs débuts ensemble à l'UFO. Un an plus tard sort The Confessions Of Dr Dream And Other Stories enregistré avec Ollie Halsall, guitare ex Patto. C'est le long "Confessions Of Dr Dream" qui est la pièce maitresse de l'album, un titre digne du meilleur Soft Machine. Vient ensuite un disque enregistré en public avec Nico, John Cale, Mike Oldfield, Eno, June 1, 1974.

 

Après un album commercial, Yes Whe Have No Mañanas (So Get Your Mañanas Today) (1976) et une rétrospective de face B de singles et de titres inédits Oddities, Ayers se retire à Majorque. On n'entend plus parler de lui jusqu'en 1983 avec un album qui est loin des sommets des 70's. De fait, il faudra attendre 2007 pour que Kevin produise un album à la hauteur de ces sommets, The Unfairground.

 

Ce qui est rassurant avec Kevin Ayers, c'est son manque d'intérêt pour ce qui motive la grande majorité de nos concitoyens : l'ambition et l'argent. "Ne vous êtes vous jamais réveillé un matin en vous disant : putain, je peux me faire un max de fric ? Vous pensez, j'ai un cerveau, je peux m'en servir, je suis capable de le faire, je peux boursicoter, je peux être télé-évangéliste. Vous pouvez le faire si vous le désirez vraiment. Mais vous devez vraiment en avoir envie. En fait, vous vous réveillez le matin et vous vous dites "Oh, j'ai vraiment envie de rien foutre." (interview).

Kevin Ayers And The Whole World : May I

Kevin Ayers : Carribean Moon