Le lysergique messager vif argent



Il mit sur la platine le disque qu'il venait d'acheter. Il s'agissait d'un album d'un groupe californien inconnu :  Quicksilver Messenger service. Il était fasciné par la pochette qui représentait selon lui un employé de la Wells Fargo, compagnie américaine fondée au 19ème siècle qui s'occupait de l'acheminement du courrier entre les différents états qui constituaient l'union américaine. Le cavalier galope déjà à vive allure et il se retourne pour un dernier au revoir à sa bien-aimée. Le paysage est rocailleux, jaune avec quelques tâches de vert. Le titre de l'album est Happy Trails et le nom du groupe se détache en vert : Quicksilver Messenger Service.

Commence alors "Who do you love", une version plus qu'étirée du titre de Bo Diddley. Percussions, voix, un peu brouhaha, puis peu à peu une structure se dégage, la batterie entre dans le jeu, les guitares déboulent. La guitare solo se détache, un son curieux, hispanisant, fluctuant, fluide. L'autre guitare est celle de David Freiberg qui marque le rythme. Pendant 20 minutes le groupe alterne tension et détente, montée et légère descente, un peu comme le buvard "Open Window" qu'il vient d'avaler. La guitare de Cipollina l'emmène de plus en plus loin, de plus en plus haut. Il a l'impression que cela ne s'arrêtera jamais. Lorsque la cavalcade effrénée des guitares s'arrête enfin et qu'il est temps de retourner le disque, il regarde la pochette et lit les noms des membres du groupe : John Cipollina, guitare, Gary Duncan, guitare, David Freiberg, basse, Greg Elmore, batterie. La petite chambre meublée où il vit lui semble soudain trop petite, il est temps d'aller dehors pour voir s'il ne trouve pas d'autres chevelus comme lui dans le même état pour continuer son voyage en cinémascope dans les méandres de son esprit.

Il est clair que Quicksilver Messenger Service est un pur produit de la West Coast et du rock de San Francisco. Avec le Jefferson Airplane et le Grateful Dead, c'est l'exemple parfait du rock joué sous LSD, du rock psychédélique.Le groupe restera dans l'histoire du rock essentiellement pour ses deux premiers albums Quicksilver Messenger Service (1968) et Happy Trails (1969). L'idée de la formation du groupe vient du chanteur de folk Dino Valente qui réunit autour de lui Duncan, Cippolina, Freiberg et Greg Elmore. Elmore et Duncan viennent d'un groupe Psyché-Punk de San Francisco, The Brogues qui a à son actif un single dont le titre le plus connu est "I'm Not A Miracle Worker" (repris par le Chocolat Watch Band et les Barracudas).


Mais juste après que le groupe se soit formé, Valente est arrêté pour possession de drogues et se retrouve en prison pour deux ans. Le premier concert du groupe est donné en décembre 1965.

Le groupe joue un peu partout sur la West Coast interprétant essentiellement des reprises de standards du folk ou du blues ("Codeine" de Buffy St Marie, "Smokestack Lightnin'" d'Howling Wolf, "Hoochie Coochie Man" de Muddy Water, "Mona" de Bo Diddley  et quelques originaux comme "Pride Of Man"). Leur musique est basée sur le blues mais s'en détache très vite pour s'orienter vers de longues improvisations où les guitares de Cippolina et de Duncan se taillent la part du lion.

En juin 67, Quicksilver participe au Festival de Monterey Pop puis tourne intensément sur la West Coast. Ils ne signent un contrat avec une maison de disque que fin 1967. Ils sont ainsi l'un des derniers grands groupes hippie à enregistrer. Ce qui n'est pas un mal car Capitol qui n'a pas réussi à mettre la main sur un des nouveaux groupes à la mode est prêt à négocier des conditions avantageuses pour le contrat. Le premier album qui sort est doté d'une pochette noire où le nom du groupe apparaît en rouge. Sur ce disque deux titres se détachent : "Pride Of Man" et surtout "The Fool" où la guitare tourmentée et sensuelle de Cippolina s'épanche pendant 9 minutes de bonheur. Le suivant est le fantastique Happy Trails et son tourbillon défoncé et stupéfiant. Ensuite les choses se gâtent, Duncan vire Hell's Angel et pendant un an s'adonne à l'héroïne, aux amphétamines, et à la moto. Il voyage entre Los Angeles et New York avant de redescendre sur terre. Son départ déséquilibre le groupe. Pour compenser, Quicksilver engage le pianiste de studio Nicky Hopkins qui a joué avec les Kinks, les Rolling Stones, les Who, Steve Miller. Vient après l'album Shady Grove que l'on peut considérer comme le dernier grand disque du groupe. Car ensuite, c'est le retour de Dino Valente. Et Quicksilver, soudain, n'est plus que le groupe de Valente. Il perd au passage ce qui avait fait son originalité. Cippolina quitte le navire et forme Copperhead, une version virulente de Quicksilver.
Les autres Duncan, Elmore, Valente et Freiberg continuent. Il y aura une reformation du groupe original pour l'album Solid Silver qui ne sera pas très original malgré un casting de stars impressionnant. Freiberg pour sa part rejoint le Jefferson Airplane puis continue avec le Jefferson Starship. Cippolina décède en 1989, Hopkins et Valente en 1994.

Il est maintenant chez son pote Max. Max est un drôle de type.Il est branché avec l'institut américain d'Avignon et il a une méga collection de disques en direct des states. Et surtout il possède une super chaîne stéréo. Et devinez quoi, il pose sur la platine Happy Trails et, à nouveau, les guitares éclatent, fusent, hurlent, sussurent. L'acide est un peu redescendu mais quelques joints bien garnis le font remonter. La tête dans les étoiles, on ne voudrait jamais quitter ces Happy Trails...

Quicksilver Messenger Service : Fresh Air, Fillmore Auditorium, 1971