Un voyage aux confins de la folie lysergique avec un cinglé rieur

 

Ça y est, ça monte, ça monte. Gout métallique dans le palais, les murs s'arrondissent, bougent, les carreaux du parquet se détachent du sol et viennent à ma rencontre. Alain me parle, je ne l'entends pas. Ses cheveux sont comme auréolés. Ce goût métallique dans ma bouche. Et la musique, "Astronomy Domine", les Pink Floyd. Ces sons étranges, une autre planète où l'on part à la découverte de sa vérité. Tout a soudain basculé, Alain me parle et je l'écoute. Je le découvre, il me dit des paroles qui me semblent tellement sincères. Amour universel. Ce goût dans ma bouche. "Interstellar Overdrive", l'espace, un voyage dans une autre dimension. La chambre est rouge, bleue, une étrange brume l'a envahie. "Bike" et son final dérangé. Le disque est fini.

 

Syd Barrett est l'archétype du musicien maudit. Il a composé les trois quart du premier album de Pink Floyd et tous leurs premiers singles avant de sombrer dans la folie. Une folie qui l'a amené à se retirer du monde et à ne plus jamais revenir sur la scène du rock après deux albums solos au début des années 70.

 

Pourtant tout avait bien commencé pour cet enfant des classes moyennes originaire de Cambridge. En 1965, il rejoint un groupe d'étudiants, The T-Set dont font partie Roger Water (basse), Rick Wright (orgue), Nick Mason (batterie). Rapidement, le groupe change de nom car un autre groupe du même nom se produit. C'est Barrett qui suggère Pink Floyd en mêlant les prénoms de deux obscurs bluesmen : Pink Anderson et Floyd Council. Au départ, le groupe n'est pas différent de ses contemporaines de la scène anglaise. Il joue les mêmes reprises de standards du blues et du rock que les Yarbirds ou les Stones. Mais très vite, il va s'en différencier par de longues improvisations guitare/orgue inspirées par le jazz.

L'année 1966 voit l'ouverture à Londres de l'UFO, un club qui devient vite le havre des tenants du rock psychédélique et Pink Floyd qui y joue régulièrement, le groupe le plus connu de la scène psychédélique anglaise. Fin 1966, Pink Floyd a deux managers, Andrew King et Pete Jenner, qui grâce à leur amitié avec le promoteur de l'UFO, Joe Boyd, font enregistrer une démo au groupe, "Arnold Layne", qu'ils présentent à la compagnie EMI. Celle-ci propose au groupe un contrat pour un album. Pink Floyd accepte. Et tout va  bien, "Arnold Layne" atteint la 20ème place des charts et le single suivant "See Emily Play", la sixième.

 

Les trois premiers singles sont écrits par Barrett ainsi que la majeure partie des titres du 1er album, The Pipers At The Gates Of Dawn, (1967). Le disque est enregistré en même temps que Sgt Pepper's Lonely Hearts Club Band des Beatles et SF Sorrow des Pretty Things. Dès sa sortie, l'album fait un carton et atteint la 6ème place des charts anglais. Le début d'une belle histoire ? Eh bien non, le début de la fin pour Barrett.

 

Il semble que plusieurs facteurs se soient conjugués : la pression de la soudaine célébrité du groupe, des troubles mentaux déjà présents chez Barrett exacerbés par l'usage intensif de l'acide lysergique et des amphétamines. Ce dernier devient de plus en plus incontrôlable, oublie de chanter, de jouer, s'arrête en plein milieu d'un morceau. La tournée américaine de Pink Floyd est un désastre et le groupe doit faire appel au guitariste de Nice, David 0'List, pour remplace un Barrett incapable de jouer ou absent. Dès le retour en Angleterre, le groupe fait appel à un ami d'enfance de Barrett, David Gilmour. Lorsque A Soucerful Of Secrets sort en 1968, il n'y a plus qu'un titre composé par Barrett, "Jugband Blues" dans lequel celui-ci affirme "C'est horrible de penser que vous me voyez parmi vous / Je me vois obligé d'être clair / Je ne suis plus ici.". En mars 1968, c'est officiel, Barrett ne fait plus partie du groupe.

 

DE 1968 à 1972, Barrett enregistre deux albums produits par Gilmour et Waters pour le premier, The Madcap laughs et Gilmour et Wright pour le second, Barrett. Soft Machine a participé au 1er album et Barrett a joué sur un titre du premier album solo de Kevin Ayers, Joy Of A Toy. La majorité des titres de ces albums ont été composés par Barrett en 1967, 68. On est loin du Pink Floyd mais il subsiste toujours quelque chose du génie dérangé de Barrett sur des titres tels que "Octopus", "Terrapin", "Baby Lemonade", "Gigolo Aunt", "No Good Trying", "Effervescing Elephant". Il est plus que conseillé de se procurer ces deux albums qui ont influencé grandement la scène néo-sixties anglaises de la fin des années 70 et du début des années 80 dont les Soft Boys, les Damned ou les Television Personnalities.

 

Il y aura une dernière tentative de ramener le beau bizarre sur le devant de la scène en 1972 avec la formation de Stars composés de Syd Barrett, de l'ex batteur des Deviants, Twink et du bassiste Jack Monck. Mais les premiers concerts sont un désastre et l'aventure tourne court. Il y aura aussi les tentatives avortées de Jamie Reid qui veut que Barrett produise des titres des Sex Pistols et celle des Damned pour leur second album.

 

Syd Barrett se retire à Cambridge dans la maison de sa mère. Pour lui plus de musique, il se consacre à la peinture et n'apparait plus en public. Mais la légende qui l'entoure est amplifiée par sa "disparition". Le 7 juillet 2006, le poète surréaliste du rock disparait, il était âgé de 60 ans. Il aura laissé derrière lui l'album fondateur du psychédélisme anglais et deux disques dérangés et indispensables.

 

 

Syd Barrett : Octopus

Pink Floyd : Arnold Layne