Je me sens bien car je possède la puissance brute, celle qui cherche et détruit

 

C'était en 1969. Rien à faire, parents vautrés devant la télé en train de regarder « La piste aux étoiles ». Que faire sinon écouter la radio ? A l'époque Europe 1 est l'une des rares radios à programmer du rock. Et c'est là qu'il entend pour la première fois « 1969 ». Tout de suite, il est intrigué par la voix du chanteur, cet accent trainant, menaçant et la guitare wah wah qui introduit le morceau : « 1969, je m'en fous, encore une année pour toi et moi à ne rien foutre ». Les Stooges sont entrés dans sa vie. Ils n'en sortiront plus. Quelques mois après, il réussit à se faire payer un tourne-disque. Oh, un mono ! Les chaînes stéréo sont bien trop chères et le 1er single qu'il achète est « 1969 » / I Wanna Be Your Dog ».

 

C'était en 1972, trois ans passés à ne rien faire s'étaient déjà écoulés. Ses cheveux avaient poussés. Ils atteignaient désormais ses épaules. Il se regarda dans la glace : pantalon à fleur, boots roses, chemise à jabot, gilet-miroir, lunettes de grand-mère bleu. Flash ! Mais que faire ce soir ? Aller chez les babas cools, fumer des shilums et écouter du Genesis, Gentle Giant, Mahavishnu Orchestra, Corryel toute la soirée ? Quelle barbe ! Il ferait mieux de passer la soirée avec ses potes punks. Le jazz-rock le faisait chier et il s'était tourné vers les Flamin Groovies, Mott The Hoople, Blue Oyster Cult, Aerosmith et les Stooges. Une bonne soirée bière, amphétamines, joints, Stooges, voila ce qu'il lui faut. Bien sur il y a toujours le risque que les voisins frappent à la porte et menacent d'appeler les flics tandis que le speed monte... Il est vrai que l'écoute au plus haut volume possible de « Down On The Street » et « I Feel Alright » n'est pas la meilleure manière d'avoir des relations pacifiées avec son voisinage.

 

Il ne se pencha sur l'histoire des Stooges que bien plus tard. Pour l'heure, il vivait pleinement la musique du groupe. Remarquez, il en appris de belles.

 

James Osterberg a débuté dans la musique avec les Iguanas où il jouait de la batterie. Le groupe jouait de reprises des tubes de l'époque dans les bals pour étudiants et les surprises parties. Viennent ensuite les Primes Movers. Mais Iggy en a marre, il veut faire autre chose, du blues par exemple. Alors pour ce faire, il recrute les frères Asheton, Ron à la guitare et Scott à la batterie. Il y a aussi Dave Alexander à la batterie. Le groupe donne son premier concert dans la maison qu'il occupe en 1967, State Street, Detroit, Michigan. Il ne jouera dans une salle qu'à partir de janvier 1968. Les Stooges se font rapidement un nom du fait des performances scéniques de l'iguane qui n'hésite pas à se couvrir la poitrine de beurre de cacahuète, à plonger dans le public, à se contortionner, à montrer ses organes génitaux et ses fesses à un moment ou à un autre du concert. Leur musique est sauvage, primitive, agressive, larsen et feedback sont généreusement distribués.

 

1968, les Stooges sont signés par Elektra (Doors, Love). C'est Danny Fields qui envoyé à Detroit pour voir le MC5 revient avec deux contrats, un pour les Stooges, l'autre pour le MC5. Pour la petite histoire, c'est le même Fields qui en 1975 découvre et manage les Ramones.

 

1969, le premier album intitulé The Stooges paraît : les quatre Stooges sont alignés sur la pochette. Cheveu long et gras, blousons de cuir et pas de sourire s'il vous plait ! Le disque est produit par John Cale en disponibilité de Velvet Underground. Cela se sent d'ailleurs sur la face b du disque occupée presque en totalité par « We Will Fall », une longue jam de plus de 17 minutes. Mais qu'importe, les classiques stoogiens sont là : « I Wanna Be Your Dog », « No Fun » et « 1969 ». Bien entendu le disque se vend très mal dans une Amérique encore sous l'influence hippie. Et, il faut mettre au crédit des Stooges qu'ils sont dans le même panier que le Velvet Underground : en avance sur leur temps !

 

1970, le second album Fun House est encore plus déjanté que le premier. Il ne comporte que 7 titres mais quels titres ! « 1970 » débute l'affaire. Hurlement de l'iguane, la guitare d'Ashton arrive tout de suite et Iggy affirme « I Feel Alright ». Ensuite, c'est « Down On The Street » et son riff qui claque, Iggy ordonne « Command, command », distorsion et solo tendu d'Ashton. Il y a aussi « Dirt » où Iggy affirme qu'il est détraqué et qu'il s'en fout. « LA Blues », « Fun House », et le saxophone de Steve Mc Kay , posent les bases d'une rencontre entre le Free-Jazz et le Rock. La pochette de l'album est rouge feu comme la musique incendiaire du groupe. Lorsqu'on ouvre ladite pochette, on a droit aux quatre Stooges étendus sur un tapis persan et l'on remarque la croix de fer qui orne la poitrine de Ron Ashton (il les collectionne). Décidément Detroit n'est pas San Francisco. Vous l'avez deviné, ce n'est pas la pochette qui va faire vendre le disque. Elektra jette l'éponge et vire le groupe. Un groupe qui à l'exception de Ron Ashton est accroché à l'héroïne, Iggy le premier. C'est une litote de dire que les performances des Stooges sont pour le moins erratiques lorsque Iggy arrive à tenir debout sur scène. Les shows ne durent parfois pas plus d'un quart d'heure vu la sale habitude qu'à l'iguane de se taillader les veines avec des tessons de bouteille au bout de quelques morceaux.

 

1971, Iggy rencontre David Bowie. Ils deviennent amis et Bowie l'aide à signer avec CBS. Le groupe a changé, Ron Ashton est parti. Il a été remplacé par James Williamson. Scott Thurston, pianiste, fait aussi partie du groupe. Iggy cherche des musiciens mais n'en trouve pas à sa convenance. Il rappelle alors les frères Ashton. C'est cette formation qui enregistre Raw Power (1973), troisième et dernier album officiel des Stooges qui, au passage, sont devenus Iggy And The Stooges. Le disque est un brulot, un coup de poing dans la geule, une attaque sonique atomique. « Raw Power », « Search And Destroy », « Gimme Danger » sont devenus des classiques et les Stooges les parrains du punk. Comme les précédents, le disque ne se vend pas. Iggy plonge encore plus dans l'héroïne. Le groupe se sépare. Iggy refera surface grâce à Bowie en 1976 (The Idiot).

 

La folie furieuse des Stooges a influencé de nombreux groupes dont les Sex Pistols qui reprenaient « No Fun », les Dictators avec « Search And Destroy », les Damned et leur version de « 1970 » maquillée en « I Feel Alright ». Les Ramones étaient fans des Stooges et du MC5.

 

Dave Alexander est mort, Ron Ashton est lui aussi passé de l'autre coté en 2009. Les Stooges se sont reformés en 2003, ont enregistré un album The Weirdness (2007). Iggy compte continuer avec James Williamson à la place d'Ashton. L'histoire n'est pas terminée.

 

« She got a tv eye on me ! She got a tv eye on me ! ». Iggy répète ces paroles paranoïaques à satiété, la guitare d'Ashton gronde et assène un riff implacable. On est tous en train de gesticuler frénétiquement dans l'appartement du copain. « Ouvrez, Police, ouvrez ou on défonce la porte ! ». Richard se dirige vers l'ampli et IL MONTE LE SON.

The Stooges : 1970