Visite dans le souterrain de velours

 

 

Elle est là, devant moi, vêtue d'un corset de cuir noir, ses jambes gainées dans des cuissardes noires. Dans sa main, un fouet. Un fouet qu'elle lève et abat sur mes fesses, mon dos. Elle hurle « à genoux, esclave, lèche mes bottes ! » et je lui obéis car elle est ma Venus à la fourrure. Petit Joe se tient au coin de la rue dans ce quartier où il ne devrait pas être. Un petit blanc dans cette rue glauque peuplée de maquereaux, de putes et de trafiquants noirs :

  • «  Hé, petit blanc qu'est que tu fous ici ? »

  • «  Rien de spécial, j'attends le mec »

Joe attends son dealer qui viendra, en retard comme d'habitude et qui lui vendra sa dose. Joe ensuite ira chez lui et, enfin, s'injectera l'héroïne dans la veine qui reste encore praticable de son bras. Il se sentira puissant, un vrai mec, il se prendra pour le fils de Jesus, et il enverra au diable tous les politiciens de cette ville.

 

Dès son premier album, le Velvet Underground a quelque chose de spécial, quelque chose qu'aucun autre groupe de ce milieu des années 60 ne possède. Leur musique n'a rien à voir avec le rock ou le rythm and blues qui triomphent dans les hit parades de l'époque. L'univers glauque qu'ils explorent dans leurs chansons n'est abordé par aucun autre groupe. C'est sans doute ce qui a séduit Andy Wharol qui en 1965 leur propose de travailler avec lui dans son atelier, la Factory.

 

Le groupe est né de la rencontre entre Lou Reed et John Cale. Le premier écrit des chansons commerciales pour un petit label, il a même monté un groupe de studio pour les enregistrer, The Primitives, le second a étudié le violon classique et s'est orienté ensuite vers la musique contemporaine et a joué avec le compositeur La Monte Young. Il y a aussi le guitariste Sterling Morrisson et le percutionniste Angus Mc Lise. Ce dernier s'en va rapidement et part en Inde, il est remplacé par Moe Tucker à la batterie, une exception car les femmes qui jouent de la batterie dans un groupe se comptent sur les doigts de la main à l'époque. De plus, elle joue debout, sans cymbales.

 

Le groupe répète à la Factory mais Wharol pense qu'il leur manque quelque chose : une figure charismatique susceptible de retenir l'attention du public. Il leur impose alors comme chanteuse la sculpturale blonde autrichienne Nico qui a fait une apparition dans La Dolce Vita de Fellini et a enregistré un single. A vrai dire tout ne se passe pas pour le mieux avec Nico. Elle veut chanter sur tous les morceaux et le groupe se sent dépossédé. Il faut dire aussi que le rock pratiqué par le Velvet est sombre, violent, expérimental avec larsen, feedback, distortion, que ce sont les guitares de Reed et de Morrisson et le violon de Cale qui mènent la danse. Toujours est-il que Nico figure sur trois titres du 1er album du Velvet Underground ("Femme Fatale", All Tomorrow's Parties", "I'll Be Your Mirror"), pas les moins vénéneux mais les plus apaisés. Outre les titres avec Nico, il faut aussi citer le célèbre "Heroïn" qui parle de l'injection de drogue du point de vue du drogué, "Venus In Furs" et sa référence au sado-masochisme, "I'm Waiting For The Man" ou l'attente du dealer, "Run, Run, Run", descente aux enfers des amphétamines. Ce disque, The Velvet Underground And Nico (1967), marche assez bien à ses débuts mais un désaccord entre un membre de la Factory et la maison de disque fait que celle-ci le retire de la vente et quand il est de nouveau distribué, c'est trop tard.

 

Sur scène le groupe produit un show original : les projections d'Andy Wharol entourent le groupe créant ainsi le premier light show (ceci est contesté par les hippies californiens). Il y aussi Gerard Malanga et Mary Maronov qui dansent devant le groupe, Malanga qui, à un moment, se saisit d'un fouet et mime une relation sado-masochiste avec Mary. On imagine derrière le grondement sourd de « Sister Ray » ou de « Venus In Furs ». L'univers du Velvet est peuplé de prostituées, de travestis, de speed-freaks, de junkies, de paumés de l'underground new yorkais. C'est un univers urbain et désenchanté. Le spectacle s'intitule "Andy Wharol presents The Exploding Plastic Inevitable With The Velvet Underground". Mais si la collaboration avec Wharol porte ses fruits et fait connaître le groupe auprès du public branché, on ne peut pas dire qu'il squatte le top du hit-parade...

 

Ce n'est pas le second album qui arrange les choses, au contraire. White Light White Heat est encore plus radical que le premier. Nico n'est plus là et Reed et Cale s'en donnent à coeur joie. Lumière blanche, chaleur blanche ("White Light White Heat), LSD et amphétamines ou héroïne selon les commentateurs, débute l'album, ce titre est suivi par « The Gift » une histoire racontée en musique, une drôle d'histoire. Et puis, surtout, il y a le monstrueux « Sister Ray » où l'histoire d'un travesti défoncé au speed racontée par Lou Reed tandis que John Cale malmène son violon alto avec la distorsion et le feedback, le tout à un train d'enfer. Certainement pas un titre qui pouvait passer dans les radios de l'époque.

 

Cet album est un tournant car d'une part il se vend mal et d'autre part, John Cale quitte le groupe ou est viré par Lou Reed selon les versions. Lou, pour le remplacer, engage un jeune musicien qui lui posera moins de problème de leadership que Cale, Doug Yule.

 

C'est donc avec cette nouvelle formation que le Velvet enregistre son troisième album The Velvet Underground (1969), un album apaisé avec moins de stridences que les deux précédents. Il comporte notamment la très belle ballade « Candy Say » mais aussi les merveilleux « Pale Blue Eyes » et « Beginning To See The Light ».

 

Ensuite le groupe prend la route et tout au long de 1969 donne quelque 70 concerts. Il joue régulièrement à Boston d'où est originaire Doug Yule et il en profite aussi pour enregistrer ses concerts. Deux albums live témoignages de cette période paraîtront ensuite : The Velvet Underground Live I & II. Mais Verve Records, la maison de disque du groupe depuis ses débuts lâche le groupe. Le Velvet signe alors pour deux albums avec Atlantic. Il en sortira le sous-estimé Loaded (1970) où figurent deux classiques de Lou Reed : « Sweet Jane » et « Rock'n'Roll ». Classiques qui ne seront appréciés que par la suite lorsque Reed les enregistre en public pour l'album Rock'n'Roll Animal (1975).Notons aussi qu'ils ont fait l'objet de nombreuses reprises (parmi les meilleures : Mott The Hoople avec "Sweet Jane et Detroit pour "Rock'n'Roll").

 

Mais Lou Reed est fatigué, Moe Tucker est enceinte jusqu'aux dents, Lou quitte le groupe. Doug Yule saute sur l'occasion et appelle son ami Walter Powers pour le remplacer. Sterling Morrisson s'en va aussi et c'est Willie Alexander qui le remplace. Cette formation se produit en Angleterre, aux USA et aux Pays-Bas sous le nom de Velvet Underground bien qu'il ne reste plus que Moe Tucker des membres fondateurs. Cette dernière formation a enregistré l'album Squeeze (1973), sans Moe Tucker remplacée par Ian Paice, batteur de Deep Purple. Quant à Atlantic, la maison de disques soucieuse de récupérer ses billes, elle publie le dernier disque du groupe avec Lou Reed, c'est le Live At Max's Kansas City (1972).

 

Le groupe se reformera en 1990 après la mort d'Andy Wharol, le temps d'une tournée et d'un album live. Remarquons que Nico et Doug Yule manquaient à l'appel. Sterling Morrisson est décédé en 1995, Moe Tucker après avoir abondamment enfanté a repris la route et a enregistré quelques albums quant à Lou Reed, il a réussi une belle carrière. John Cale aussi bien qu'il n'ait jamais eu de succès commercial (le succès auprès de la critique est-il un succès ?).

 

Critiqué, rejeté pendant son existence, le Velvet Underground est reconnu aujourd'hui comme un groupe majeur de l'histoire du rock, un groupe qui a influencé des centaines d'autres groupes qui se sont mis à jouer ce qu'ils avaient envie de jouer et pas ce que leur maison de disque voulait qu'ils jouent. Comme l'a dit Brian Eno « Il n'y a peut être que 1000 personnes qui ont acheté le premier album du Velvet Underground, mais chacune d'entre elles a ensuite fondé un groupe. »