Sur la route avec Mott The Hoople

 

Berne, 1973, Uhu Bar. Le Uhu est un drôle d'endroit, un endroit où se réunissent les camés de Berne, Suisse allemande. Un bar donc. Un bar où je passe mes journées assis sur un banc de bois brut, accoudé à une table du même bois. Une table où je roule des joints, attends le prochain joint ou la prochaine pipe qui va tourner. Le bar est généralement plein à craquer. Remarquez, c'est pas difficile, la salle doit contenir une trentaine de clients et elle se prolonge par le comptoir et au fond les WC. L'atmosphère est généralement enfumée et les clients défoncés. Pour moi, c'est une première car en France, ce genre d'endroit n'existe pas contrairement à l'Allemagne, la Hollande et la Suisse. Ça ne veut pas dire qu'il est légal de rester là toute la journée à se défoncer avec ce qui passe. Non, de temps à autre, une fois par semaine environ, les flics débarquent et contrôlent tout ce petit monde. Une fois par semaine environ, les dealers débarquent avec un pain de haschich et le découpent à la demande des clients. L'essentiel étant, vous l'avez compris, que les flics et les dealers ne se rencontrent pas... Et puis il y a aussi la musique. Très forte la musique. Une musique qu'il faut régulièrement renouveler en mettant des pièces dans le jukebox. Malheureusement, les suisses allemands sont plutôt amateurs de Hard Rock, style Bachman Turner Overdrive, ou de tubes limite varieté comme "I Can't Help" de Billy Swann. Heureusement, il y a les Stones, Johnny Winter, les Who et Mott The Hoople. Ah, Mott The Hoople et "All The Young Dudes", "Foxy Foxy", "Saturday Gigs", "Roll Away The Stone", "Golden Age Of Rock'n Roll". L'orgue de Verden Allen, la guitare de Mick Ralphs, la voix de Ian Hunter, la basse d'Overend Watts et la batterie de Dale Griffin étaient mes instants de lumière dans cette sombre taverne où je passais mes après-midi et mes soirées, les matinées étant réservées à faire la manche dans les rues de Berne pour se payer un sandwich et deux ou trois consommations à l'Uhu. Lorsque j'entendais Mott The Hoople, je disais adieu à mes soucis de survie et soudainement j'étais dans un monde où il était question de rock'n roll stars et de tous les jeunes types qui n'acceptaient pas ce monde.

 

Je connaissais Mott The Hoople bien avant d'avoir jamais mis les pieds à l'Uhu. Je les connaissais depuis leur 1er album (1970, Island Records) avec sa pochette à la salamandre. Bon, il est vrai que c'était un improbable alliage entre les vocaux à la Dylan de Ian Hunter et le rock plutôt lourd des autres mais des titres comme la reprise de "You Really Got Me" des Kinks ou "Rock'n Roll Queen" du groupe faisaient que c'était tout à fait écoutable. Les albums suivants Mad Shadows, Wild Life, Brain Capers, étaient des disques où le meilleur, "Walkin' With A Mountain", "Thunderbuck Ram", "Death May Be Your Santa Claus" côtoyait le moyen et le brouillon. D'après la légende, c'est le légendaire producteur Guy Stevens (London Calling des clash, Who, Rolling Stones, Small Faces) qui avait trouvé le nom du groupe d'après le titre d'un livre qu'il avait lu en prison. C'est le même Stevens qui avait obligé le groupe à changer de chanteur et c'est Ian Hunter qui avait eu le poste. Ian Hunter avait été choisi plus sur son allure : longs cheveux frisés et lunettes noires que pour ses capacités de chanteur, il était bassiste.

 

Pendant cette première période, le gang était un formidable groupe de scène et qui avait des fans qui le suivaient de ville en ville comme un certain Mick Jones, futur guitariste des Clash, par exemple. Un concert de Mott The Hoople pouvait se terminer et souvent se terminait par "You Really Got Me" des Kinks joué toutes guitares dehors pendant 40, voire 60 minutes . En cela le groupe a été un exemple pour nombres de ses fans qui ont ensuite créé un groupe. Demandez à Steve Jones (Sex Pistols) ! Mais le succès du groupe en concert ne se reflétait pas dans les ventes de disques, il semblait même être inversement proportionnel. Alors, évidemment, Island Records n'aimait pas trop la tournure des évènements et s'apprêtait à sacquer le groupe  qui d'ailleurs se sépara après un concert en Suisse en 1973. C'est alors qu'intervient David Bowie. Un fan de longue date du groupe. Bowie qui leur avait déjà proposé "Sufragette City" que le groupe avait refusé. Bowie qui, désolé de la séparation du groupe, leur suggère d'enregistrer une de ses compositions "All The Young Dudes". Mott The Hoople se dit "après tout qu'est-ce qu'on a à perdre ?" et tente le coup. Et ils font bien car c'est LE tube (n°3 dans les charts anglais). Vient ensuite l'album du même nom produit par Bowie qui les a fait signer sur Columbia. Une des conséquences de tout cela est d'une part que le groupe s'inscrit maintenant dans le courant Glam-Rock, "All The Young Dudes" louche ouvertement du coté des jeunes gays, et d'autre part que le rôle de compositeur de Mick Ralphs s'étiole au profit de Ian Hunter.

 

L'album suivant Mott (1973) est l'un des meilleurs du groupe avec des titres comme "Honaloochie Boogie", "All The Way From Menphis", "Violence". Mais c'est aussi celui qui voit le départ de l'organiste Verden Allen et pire encore celui de Mick Ralphs qui rejoint l'ex chanteur de Free, Paul Rodgers, pour former Bad Company.

 

Arrive alors Luther Grovesnor, ex guitariste de Spooky Tooth, qui chausse les boots de Ralph. Sur scène tout va bien, Grovesnor renommé Ariel Bender pour des histoires de contrat, se donne à fond et fait oublier son prédécesseur. En studio, c'est une autre histoire où il s'avère que s'il est un bon instrumentiste, il est aussi un piètre compositeur. Deux albums exemplifient cela, l'album studio The Hoople et le Live, tous deux de 1974. Comme on peut l'imaginer, Grovesnor ne reste pas longtemps et il est remplacé par l'ex guitariste des Spiders From Mars de Bowie, Mick Ronson. Ce dernier est très ami avec Hunter, un Hunter qui pense de plus en plus à faire sa route solo. Ce qui d'ailleurs ne tarde pas à se produire après que le groupe ait enregistré son testament en quelque sorte, le sublime "Saturday Gigs" où Ian Hunter conte l'histoire du groupe :

 

"- 69, c'était le vin pas cher

- Prends du bon temps

- Quel est ton signe ?

- Flotter jusqu'à la Roundhouse

- Dans les seventies, on était tous d'accord

- L'appartement de King's Road était l'endroit où il fallait être parce que les filles de Chelsea sont les meilleures du monde

- En 71, les gens venaient et cassaient quelques chaises, juste pour le pied

- Foutre en l'air le micro de Mick à Top Of The Pops

- On jouait mieux qu'eux

- (Ouais, ouais, ouais) En 72, on était des losers et on commençait à appartenir aux actualités de la veille

- J'étais prêt à partir

- Mais on se rendit à Croydon

- Vous rappelez-vous des concerts du samedi ?

- On le fait

- On le fait (...)

En 74, lors de la tournée Broadway, on en avait marre de s'habiller Glam

- marre d'être à la mode

- mais c'était un beau voyage. (...)".

 

C'était effectivement la fin du voyage pour Mott The Hoople. Le groupe tenta bien d'exister sans Hunter mais c'était peine perdue et après deux albums, ils fermèrent la boutique.

 

Je suis sorti de ce bar de Berne en Suisse, de cet antre à junkies où tant de belles âmes se damnaient pour quelques grammes de poudre blanche mais je n'ai jamais oublié ces Saturday Gigs qui résonnent encore dans ma mémoire...

Mott The Hoople : Rock'n Roll Queen

Mott The Hoople : Saturday Gigs