Dans l'enfer du Rock'n Roll, les damnés seront les premiers

 

C'était à la fin de l'été 1976. Le chinois m'avait embarqué dans cette histoire : un festival Punk à Mont-de-Marsan. Pourquoi ce bled ? Aucune idée. C'était le prêcheur français de la cause Punk, Marc Zermati qui avait organisé l'affaire. Il n'y avait ni les Sex Pistols comme prévu, ni les Buzzcocks. Bon, on y a vu Asphalt Jungle et Patrick Eudeline qui dès le 2ème morceau est couché sur la scène et se démène comme un lombric pris à un hameçon. Les Boys étaient aussi présents mais ne m'ont laissé que le souvenir de leur patronyme. J'ai plus retenu la prestation du Tyla Gang ou de Shakin' Street parce que ces groupes contrairement aux autres arrivaient à aligner plus de trois accords. Il y avait aussi les Damned avec leur festival de larsens et de feedback et de morceaux joués à cent à l'heure qu'on avait du mal à distinguer les uns des autres. Mais avec, malgré tout, en final, une formidable version de "1970" des Stooges qui cadrait bien avec leur bordel sonique.

 

De fait, Rat Scabies, Dave Vanian, Brian James et Captain Sensible ont profité de ce festival puisque c'est leur conduite de jeunes délinquants défoncés aux amphétamines, vols, agressions, tentatives de monter sur scène de force, saccage de matériel, qui a séduit le patron de Stiff Records, Jake Riviera, qui les signe pour un single.

 

Tout a commencé par la rencontre de Ray Burns et de Chris Millard. Le premier deviendra Captain Sensible, bassiste et guitariste du groupe, tandis que le second sous le pseudo de Rat Scabies tentera au sein du même groupe de réveiller le fantôme de Keith Moon. Puis vient l'épisode des mythiques London SS, mythiques parce que bien que n'ayant jamais enregistré quoi que soit, ce groupe a vu défiler Mick Jones (futur Clash), Brian James (futur Damned), Matt Dangerfield et Casino Steel (Hollywood Brats puis Boys), Paul Simonon, Terry Chimes (futurs Clash). Scabies présente sa candidature mais n'est pas retenu mais cela lui donne l'occasion de faire la connaissance de James, guitariste fan des New York Dolls et du MC5. Scabies, Sensible, James sont là  manque un chanteur. Celui-ci va être un fan d'Alice Cooper et des Dolls, David Letts, qui exerce la profession de fossoyeur. Peut-être chantait-il "Dead Babies" d'Alice Cooper lorsqu'il creusait les sépultures ? C'est ce que prétend, en tout cas, Dave Vanian.

 

Les Damned auraient pu ne rester dans l'histoire du rock uniquement et seulement parce qu'ils ont été le premier groupe punk anglais à sortir un single, l'explosif "New Rose" et un album Damned, Damned, Damned produit par Nick Lowe AVANT tous les autres groupes punks. Comment qualifier la chose ? Élément de réponse : si les Sex Pistols représentent l'aile nihiliste du mouvement, si les Clash sont l'aile gauchiste, les Damned sont les Marx Brothers du Punk. Dave Vanian est grimé en pseudo Dracula, Captain Sensible l'homme au béret est alternativement costumé en ballerine ou en infirmière, Brian James balance de féroces riffs tandis que Scabies est dans la grande lignée des batteurs fous anglais (Viv Prince, Twink, Keith Moon). Ce premier album est une grenade dégoupillée, une voiture qui roule à tombeau ouvert sur une route de campagne, ça secoue de partout mais ça roule ! De l'intro à la basse puis la fuzz guitare de "Neat, Neat, Neat" en passant par le mid tempo de  "Fan Club", l'excité / excitant "New Rose" et "I Feel Allright" reprise maquillée du "1970" des Stooges, le disque est un brulot qui consacre le groupe.

 

Les choses se gâtent avec le second album Music For Pleasure produit par Nick Mason, le batteur de Pink Floyd. Au départ, Brian James qui est le principal compositeur du groupe voulait Syd Barett comme producteur mais ce dernier est (mentalement) indisponible et c'est Mason (qui s'en fout de ces punks...) qui produit la chose. L'album est descendu en flammes par la critique, quant au public il attend un album incandescent et il a un combo qui essaie de faire une musique vaguement psychédélique. Dur ! Le Groupe se sépare, s'égare et se retrouve sans Brian James parti fonder les Lords Of The New Church. Sensible prend le poste de guitariste, les bassistes eux seront sur une chaise éjectables pendant longtemps.

 

C'est Machine Gun Etiquette (1979) qui remet les pendules à l'heure : les Damned sont toujours là et sont un excellent groupe. Le son a évolué, moins primitif, les influences sixties (MC5, Stooges, 13th Floor Elevators) sont toujours présentes mais mieux digérées. Le disque comporte de futurs classiques des Damned comme "Smash It Up", "J Just Can't Be Happy Today", "Melody Lee", "Love Song". Le public est retrouvé et c'est reparti pour un tour.

 

Les Damned existent toujours malgré d'important changements de personnel et musicaux au fil du temps. Les membres permanents en sont Vanian et Sensible. Leur dernier album Who'se Paranoïd date de 2008.

Terminons avec un extrait d'une interview de Captain Sensible qui montre que les Freaks et les Punks ne sont pas si éloignés qu'on veut bien le dire :

- Il doit bien y avoir une anecdote amusante sur la période acide du Captain ?

- Ouais, j'ai pris pas mal d'acide, à Brighton surtout. Juste avant de rejoindre les Damned. Mais je me suis fait prendre pour consommation. Je me suis retrouvé au tribunal mais je m'en suis sorti parce que j'avais une avocate qui mentait drôlement bien. J'étais assis dans le box des accusés lorsqu'elle a pris la parole et a dit " Si mon client est déclaré coupable, il perdra une opportunité de mener une vie du bon coté de la barrière. Il a trouvé un travail à la Barclay's Bank, bla, bla, bla..." Après coup, je lui demande : "De quoi est-ce que vous parliez, je n'ai pas...". Elle me répond "Fermez là". J'ai pensé qu'elle était absolument brillante.

En effet, car faire croire à un tribunal que Captain Sensible allait devenir employé de banque, il faut un sacré talent !

The Damned : New Rose

The Damned : Smash It Up (Par 1 & 2)