Trop, trop vite ou l'histoire des Poupées de New-York

 

Je pénétrais dans le magasin et me dirigeai vers les nouveautés. C'était là où d'habitude le disquaire rangeait les disques qui venaient de sortir et les importations. Je me mis à fouiller dans le bac lorsque je tombais sur quelque chose que je n'avais jamais vu auparavant : un album dont les membres étaient habillés comme des travellos. Rouge à lèvres, talons hauts, collants en licra, chemisiers, cuissardes et attitude de mauvais garçons. L'un d'entre eux ressemblait à Mick Jagger avec ses grosses lèvres. Le nom du groupe était inscrit sur la pochette comme avec du rouge à lèvres sur une glace. Le nom ? Les New York Dolls. Je mis le disque sur le devant du bac et continuait de chercher un autre album. Je regardais autour de moi, le disquaire était toujours là. Merde ! Il me fallait attendre qu'un client entre et lui demande un disque qu'il serait obligé d'aller chercher dans l'autre partie du magasin où étaient le classique et la variété. 5 minutes plus tard, un type d'une quarantaine d'années entre et lui demande le dernier album de Serge Lama. Le responsable du magasin se retourne et appelle pour le remplacer sa vendeuse qui était dans le bureau en haut. Puis il sort de la pièce pour aller chercher la commande de son client. J'avais peu de temps, une minute tout au plus. Je glisse le disque sous ma veste et sort. Pendant une vingtaine de secondes, je sens l'adrénaline monter, la peur de se faire prendre, de sentir une main sur son épaule. "Monsieur, vous n'avez pas oublié quelque chose ?". Ce ne fût pas le cas ce jour là. Une fois rentré chez moi, j'écoutais le disque et pour la première fois le rock des New York Dolls entrait dans ma vie de petit délinquant drogué.

 

Les New York Dolls n'ont enregistré que deux albums officiels dans leur formation originale mais ils ont été ceux qui ont rendu possible ce qui allait suivre. On les a considéré un temps comme un groupe glitter mais ils n'avaient rien à voir avec les Sweet ou Gary Glitter, avec Marc Bolan et T-Rex certainement. On a aussi dit qu'ils étaient une version de poche des Rolling Stones avec le couple chanteur sexe et gouaille / guitariste riffeur et drogué jusqu'à la moelle. Ils étaient tout cela et bien plus encore.

 

Tout commence avec deux amis de collège, Sylvain Sylvain et Billy Murcia, amateurs de rock. Ils commencent par jouer dans un groupe en 1968, The Pox. Lorsque le chanteur les quitte, ils se replient sur la vente de vêtements devant une boutique de réparation de poupées nommée "The New York Doll Hospital". Selon Sylvain Sylvain, c'est ce qui aurait inspiré le nom du groupe. En 1970, ils remettent le couvert, forment un  nouveau groupe et recrutent Johnny Thunders à la basse. Bien vite, ce dernier passe à la guitare. Puis Sylvain Sylvain se rend à Londres et Thunders et Murcia vont chacun de leur coté. Thunders est recruté par le bassiste Arthur "Killer" Kane et le guitariste Rick Rivets pour jouer dans un groupe, Actress. A la suggestion de Thunders, on engage Billy Murcia à la place du batteur original (il existe une bande intitulée Dawn Of The Dolls enregistrée à l'époque et qui témoigne de cette formation). Mais Thunders est fatigué de chanter et de jouer de la guitare en même temps. Arrive alors David Johansen au chant. Puis Sylvain Sylvain remplace Rick Rivets. Les New York Dolls sont nés et donnent leur 1er concert la nuit de Noël 1971 à l'hôtel pour sans abris, Hendicott Hotel. Les pensionnaires dudit hôtel ont du passer un bien beau Noël ! 

 

La musique du groupe est influencée par le rythm'n blues, le Doo-Woop (Cadets, Coasters), les girls-group (Shangri-la's, Ronnettes, Crystals), les Rolling Stones, le MC5, les Stooges. Le tout donne un rock abrasif, primitif, violent et jouissif. Leur répertoire est écrit principalement par Johansen et parfois par Sylvain et Thunders. Sur scène le groupe met le feu. Johansen est un chanteur énergique au jeu de scène provocant, Thunders un guitariste doué et leur apparence fait le reste malgré le coté bordélique du tout. Leur chance tourne lorsqu'ils sont invités en Angleterre  par Rod Stewart pour faire sa première partie à Londres alors capitale du Glam-Rock. Mais c'est là que Billy Murcia abuse du champagne et des pilules roses et bleues. Il meurt d'une overdose. L'histoire est-elle déjà finie ? Pas encore puisque de retour à New York, les Dolls recrutent un nouveau batteur, un ami du groupe, Jerry Nolan.

 

Peu après, ils sont signés par Mercury et entrent en studio pour leur 1er album avec le producteur Todd Rundgren. Le disque provoque des réactions mitigées. Pourtant de "Give Her A Great Big Kiss" inspiré par les Shangri-La's en passant par "Pills" de Bo Diddley, "Trash" "Looking For A Kiss" ou "Jet Boy", ce disque est un grand album de rock'n roll. Mais le public ne se rue pas dessus et la critique fait la fine bouche. Le critique de Stereo Magazine compare, en 1973, le son des Dolls à celui d'une tondeuse à gazon ! Et le référendum du magazine Creem les classe comme à la fois le meilleur et le pire groupe de l'année. Mais les Dolls s'en foutent car leur rock direct, sans fioritures, et leur attitude outrageuse sur scène leur permet de se forger un public fidèle et de tourner dans des salles de concert de bonne capacité.

 

Le second album du groupe, Too Much Too Soon, (1974) est produit par Shadow Morton, mentor des Shangri-La's ("Remenber Walkin' In The Sand", "Leader Of The Pack") et d'autres groupes féminins des sixties. Ils reprennent à leur sauce "Bad Detective" des Coasters, "Stranded In The Jungle" des Cadets, "Don't Start Me Talkin'" de Sonny Boy Williamson. Il y a aussi des originaux largement à la hauteur des reprises tels que "(There's Gonna Be A) Showdown" ou "Puss 'n' Boots". Mais le titre de l'album est prémonitoire : trop, trop vite. Peu après la sortie de l'album, ils sont virés par Mercury. Les tensions se développent et ce ne sont ni les drogues ni les problèmes d'ego qui arrangent les choses... Puis vient le bref passage des Dolls dans les mains de Malcom Mc Laren qui les fait tourner habillés en cuir rouge avec en fond un drapeau frappé de la faucille et du marteau, emblème du communisme. Mais les Dolls sont plus sexe et drogues que révolution et subversion. Nombreux sont ceux qui pensent que Mc Laren a accéléré la fin du groupe et ils ont peut être raison. En 1986, Fan Club Records, une division de New Rose publie Red Patent Leather, un live enregistré à cette époque. Un disque dont on peut très bien se passer... Fin 1976, les New York Dolls n'existent plus.

 

Les Dolls se sont reformés en 2006 avec Sylvain Sylvain et David Johansen comme seuls membres originaux et rescapés. Car Jerry Nolan, Johnny Thunders, Arthur "Killer" Kane sont morts. Le rock est une musique dangereuse... Pourtant, si l'on considère les groupes que les Dolls ont influencé musicalement ou dans l'esprit : Kiss, Hanoï Rocks, Blondie, les Clash, les Ramones, les Dead Boys, Mötley Crue, Guns And Roses, si l'on considére que les Sex Pistols n'auraient jamais existé sans les Dolls, si l'on considère que sans les Dolls qui ont ouvert les portes, il n'y aurait peut être jamais eu de Televison, Talking Heads et autres, l'histoire de ce groupe n'a pas de meilleur résumé que Trop, Trop Vite.

New York Dolls : Jet Boy

New York Dolls : Stranded In The Jungle