Les Frimeurs Flamboyants : ceux pour qui la mort est lente et qui veulent que ça bouge

 

J'ai appelé le docteur

Tôt ce matin

J'avais la fièvre

C'était un avertissement

 

Elle m'a dit qu'il n'y avait rien qu'elle puisse prescrire

Pour maintenir mon sac d'os en vie

J'ai un peu d'argent

Donnez moi encore un shoot

Elle m'a dit : allez vous flinguer

Je lui ai dit merci beaucoup

 

Mort lente

Ca me bouffe la tête

Mort lente

Ca me gêle les intestins

 

Mort lente, envoie-moi en l'air

 

"Slow Death", The Flamin Groovies

 

Les Flamin' Groovies ont toujours été en dehors de leur temps, en retard ou en avance mais jamais à l'heure. L'histoire débute à San Francisco où Cyril Jordan et Roy A Loney forment, en 1965, un garage band inspiré par les Rolling Stones, The Chosing Few, les élus. Le groupe change ensuite de nom et devient The Flamin' Groovies, il se compose alors de Loney au chant, Jordan à la guitare et au chant, Tim Lynch à la guitare, George Alexander à la basse et Danny Mihm à la batterie. L'orientation musicale change avec le nom et le groupe s'inspire alors des Lovin' Spoonfull et de ce que l'on appelle la Jug Band Music ou encore Good Time Music. Mais déjà, en pleine période Flower Power, leur musique est hors mode et personne ne veut les signer. Alors ils enregistrent eux-mêmes un mini LP, Sneakers, qui s'il n'est pas un monument du rock a le mérite de les faire connaitre.

 

Supersnazz

Leur chance se présente en 1968 avec un contrat signé avec Epic, une branche de CBS. A l'époque tout ce qui porte cheveux longs est signé par les maisons de disques qui aimeraient bien avoir leurs Beatles, Stones, Byrds ou Doors. Les Groovies enregistrent alors Supersnazz et ils prennent leur temps : près d'un an. Le disque va couter horriblement cher à produire et va même mener Epic près de la ruine et de plus il ne se vendra pas. Pourtant c'est un album où les Groovies montrent qu'ils sont un groupe avec lequel il faut compter. "Love Have Mercy" débute le disque en fanfare avec un riff accrocheur à la Stones. Il y a aussi "Bam Balam" et ses airs de Rag Time New Orleans, "Around The Corner" et ses choeurs Beach Boys, "Somethin' Else", formidable version du classique d'Eddie Cochran, "Rockin Pneumonia And The Boogie Woogie Flu" de Huey Piano Smith que les Groovies doivent bien être les seuls à reprendre à l'époque. Mais cette versatilité musicale et les références aux pionniers du rock nuisent aux Groovies.

 

Flamingo

Rendez-vous compte enregistrer des reprises du rock des 50's en plein mouvement hippie ! Car si les Groovies ont les cheveux longs, ils sont plutôt cuir et cran d'arrêt que chemises à fleur et joint. Ce qui se confirme d'ailleurs avec leur second album Flamingo (1970). Cet album est très influencé par Detroit où le groupe a vu la lumière : le MC5 et les Stooges en l'occurrence. Cependant l'album est inégal avec des choses un peu longuettes mais il vaut largement l'écoute pour "Comin' After Me" et son riff imparable, une version frénétique du "Keep A Knockin'" de Little Richard et surtout "Headin For The Texas Border" où les guitares de Jordan et de Lynch entament une cavalcade effrénée.

 

Teenage Head

C'est en 1971 que les Groovies sortent le meilleur album de leur première période : Teenage Head. On pourrait dire que ce disque est l'album que les Rolling Stones n'ont jamais enregistré. La pochette est le reflet de ce qu'étaient les Groovies à l'époque : Cyril Jordan, assis au premier plan, lunettes noires avec Dan Armstrong transparente, Roy Loney appuyé sur un ampli, cigarette au bec, George Alexander, lunettes noires aussi, Tim Lynch et Danny Mihm, en arrière plan, semblent défier le spectacteur et lui dire : "et alors ? ". Quant à la musique ? Que des classiques ou presque ! "High Flyin Baby" qui pourrait être du Captain Beefheart première manière, "City Lights" ballade urbaine plombée, "Have You Seen My Baby" de Randy Newman qui, c'est sur, n'a jamais imaginé que l'on puisse jouer son morceau comme ça. "Yesterday's Numbers" qui est plus Stones que les Stones, "Teenage Head", rock speedé, affolant, repris maintes fois par de nombreux groupes sans jamais égaler l'original, "Evil Hearted Ada" qui devient grâce à Loney un titre qu'Elvis aurait pu enregistrer s'il avait été le frère de Johnny Rotten. Le disque se conclut avec "Whiskey Woman" qui après un début mid tempo évolue vers un final frénétique où Loney et Jordan se distinguent.

 

Slow Death

Après ?  Peu après Teenage Head, Roy Loney quitte le groupe suite à un profont désaccord avec Jordan qui veut orienter les Groovies vers une musique à la Byrds, Beatles. Tim Linch part aussi car son pays le réclame pour l'envoyer à l'armée. Arrivent alors James Ferrel et Chris Wilson. Ce dernier vient des Loose Gravel où il a joué avec l'ex Charlatans Mike Wilhelm (qui rejoindra les Groovies pour Now et Jumpin' In The Night). C'est à ce moment, vu le peu de succès aux USA, que les Groovies émigrent en Europe où ils rencontre Dave Edmunds, guitariste surdoué, fan de rock fifties, de Phil Spector et propriétaire d'un studio d'enregistrement, le Rockfield Studios. Il fait signer au groupe un contrat avec United Artist. Les Groovies enregistrent deux singles : "Slow Death", "Married Woman" et "Talhassee Lassee", "Get A Shot Of Rythm And Blues". "Slow Death" est devenu ce que l'on appelle un "classique" maintes fois repris (Dictators, Barracudas, Scientists, Street Walkin' Cheetas, Webb Wilder). Mais, à l'époque, cela ne marche pas. Lors d'une tournée en France, ils rencontrent à Paris Marc Zermatti, propriétaire d'un magasin de disques "L'Open Market", qui devient un fan absolu du groupe. Pour leur permettre d'enregistrer il crée le label Skydog sur lequel il sort en mai 73 un EP du groupe, "Grease", qui comporte notamment des versions live dans le studio de "Slow Death" et de "Sweet Little Rock'n Roller".

 

Shake Some Action

Trois ans après, les Groovies sortent un album étrange : Shake Some Action, enregistré aux Rockfield Studios de Dave Edmunds et produit par le même. Etrange parce qu'entièrement dédié à une recréation du Mersey Beat par un groupe américain, le tout en pleine vague punk. Pour bien marquer le coup, tous les membres du groupe arborent costumes Carnaby Street vintage 66 et coupes Beatles sur la pochette. Bien sur ce n'est pas qu'une copie conforme du son et des groupes de l'époque et cela ressemble plutôt à un groupe fan des Stones qui interprète les Byrds et les Beatles compensant par là la mièvrerie qui affecte parfois les groupes sus cités. Le titre phare de l'album, "Shake Some Action" marche assez bien mais on pourrait aussi citer "Let The Boys Rock'n Roll" que n'auraient pas reniés les Lovin Spoonfull (normal, c'est une reprise du groupe de John B Sebastian), "You Tore Me Down", "Please Please Me" plus Beatles que les Beatles ou "Don't You Lie To Me" très early Stones.

 

Now et Jumpin' In The Night

Vont suivre alors deux albums dans la même veine, Now en 1978 (avec deux reprises à tout casser : "Move It" de Cliff Richards et "Ups And Downs" de Paul Revere And The Raiders) et Jumpin' In The Night en 1979. Ce dernier est très marqué (trop ?) par l'obsession de Jordan pour les sixties : pas moins de neuf reprises avec tout de même les excellents "Jumpin' In The Night", "Down Down Down", "First Plane Home".

 

Ensuite les tensions dans le groupe s'exacerbent et il ne reste plus que Cyril Jordan et Dave Alexander de la formation originale. Skydog sort un single en 1981, "River Deep Mountain High", et un album en 1983, The Gold Star Tapes, mais l'esprit n'est plus là. Par la suite Jordan et Alexander continueront de faire vivre le nom des Groovies jusqu'à la fin des 80's mais sans jamais retrouver ce qui en avait fait un groupe culte.

 

Cyril Jordan a aussi enregistré avec les Sneetches en 1991 un album où ils revisitent le répertoire des Groovies seconde mouture. Il a aussi monté un groupe Magic Christian (2004) qui fait une Power Pop de bonne facture. Il a retrouvé, ces dernières années, son frère ennemi, Roy Loney, lors de concerts où ils ont repris quelques classiques du bon vieux temps.

 

Rockers en plein boom hippie, Mersey Beat en pleine tornade punk, les Flamin' Groovies ont toujours été en dehors (en avance ?) de leur temps et on peut se réjouir que la mort lente n'ait pas eu leur peau, que Loney et Jordan continuent à s'agiter sur les scènes américaines et européennes.

 

 

The Flamin' Groovies : Roll Over Beethoven